Derrière le guidon - Mai: Quand le projet devient plus grand que nous

29-05-2026 10:08 AM Par Gabrielle

Le projet Vélo Conversio a commencé comme un projet de soir et de fin de semaine. À l'époque, c'était surtout moi et Nikki, avec une idée qui nous passionnait et l'envie de la partager. On travaillait dans notre sous-sol, on apprenait au fur et à mesure, et honnêtement, on ne se voyait pas nécessairement bâtir l'entreprise qu'on connaît aujourd'hui. L'équipe, au début, c'était simplement nous deux. Puis il y a eu des amis qui venaient donner un coup de main à l'occasion. Une amie qui a commencé à faire quelques heures. Quelques heures sont devenues un temps partiel, puis un temps plein. Ensuite, le volume a augmenté, les besoins aussi, et d'autres personnes se sont jointes à l'aventure. Quand je regarde en arrière, je réalise que chaque étape de croissance nous a surpris. Le plan n'a jamais vraiment été de faire grossir l'entreprise à tout prix. Notre objectif était beaucoup plus simple : partager notre idée et, éventuellement, réussir à en vivre. Aujourd'hui, le simple fait de nous considérer comme des employeurs demeure parfois irréel. Notre petit projet permet maintenant à d'autres personnes de gagner leur vie, et ça, je ne suis pas certaine que la Gabrielle de 2020 l'aurait cru.


Évidemment, être complètement remplaçable en PME, ça n'existe pas vraiment. Je ne pense pas qu'on atteindra un jour le point où tout roule sans nous. Par contre, il y a eu un moment où j'ai dû prendre un pas de recul. Ma première grossesse et mon accouchement ont été particulièrement difficiles, et ma santé ainsi que celle de mon bébé m'ont forcée à ralentir. J'avais toujours eu l'impression que si je lâchais prise, même un peu, tout allait s'écrouler. Cette période m'a obligée à tester cette croyance malgré moi. J'ai découvert que non, l'entreprise ne s'arrêtait pas instantanément en mon absence. Les défis continuaient d'exister, bien sûr, mais il y avait maintenant des gens compétents autour de nous pour porter une partie du projet. Encore aujourd'hui, cette réalité vaut de l'or. Le jour où j'écris ces lignes, la garderie de nos enfants a fermé de façon imprévue. Comme plusieurs jeunes familles qui n'ont pas nécessairement beaucoup d'aide à proximité, ça chamboule rapidement une journée. Sans l'équipe qui nous entoure, ce genre d'imprévu serait beaucoup plus difficile à gérer. 


Cette évolution m'a aussi obligée à apprendre quelque chose que je trouvais particulièrement difficile : déléguer. Il y a trois ou quatre ans, je n'aurais jamais imaginé confier certaines responsabilités à quelqu'un d'autre. Tout ce qui touchait à l'image de marque, aux procédures de caisse ou aux décisions plus délicates sur le plancher passait systématiquement par moi. J'avais de la difficulté à croire qu'une autre personne pourrait comprendre suffisamment bien notre vision pour prendre certaines décisions. Avec le temps, j'ai réalisé que le véritable défi n'était pas seulement de trouver les bonnes personnes, mais aussi d'apprendre à leur faire confiance. Ce n'est pas arrivé du jour au lendemain. Comme tous les entrepreneurs, nous avons fait des erreurs. Nous avons parfois donné des chances à des profils qui n'étaient tout simplement pas faits pour notre réalité. Nous avons appris, ajusté nos méthodes et développé notre jugement. Identifier les bonnes personnes à l'entrevue, attirer les bons candidats et créer un environnement où ils ont envie de rester, ça aussi, ça s'apprend.


Je pense que mon parcours entrepreneurial et mon rôle de mère ont beaucoup contribué à cette évolution. J'ai toujours eu tendance à vouloir tout porter moi-même. À l'école, je passais des heures sur un problème avant de demander de l'aide. En arts martiaux, mon sensei me répétait souvent que je devais apprendre à taper sur le sol avant l'épuisement complet. Il me rappelait que se pousser jusqu'à ses limites n'était pas toujours la meilleure façon de progresser. Je crois que je suis encore en train d'apprendre cette leçon. La confiance reste la clé de tout ça. Quand elle est présente, on peut réellement partager la charge mentale et physique. On cesse de tout garder dans un coin de sa tête. On évite aussi le piège du micro-management, qui finit par épuiser tout le monde.


Ce qui me frappe le plus aujourd'hui, c'est de voir à quel point les gens peuvent nous surprendre lorsqu'on leur donne l'espace pour le faire. Quand les valeurs sont partagées et que la culture d'entreprise est bien comprise, les employés deviennent de véritables ambassadeurs. Ils apportent leurs idées, leurs expériences, leurs points de vue. Souvent, ils voient même des choses que nous n'avions pas vues nous-mêmes.


Au final, ce qui me rend probablement le plus fière lorsque je regarde notre équipe aujourd'hui, c'est de réaliser que nous sommes rendus capables de faire vivre d'autres personnes que notre propre famille. La gestion des ressources humaines demeure exigeante, coûteuse et parfois épuisante, mais elle apporte aussi une immense satisfaction. Si quelqu'un m'avait montré notre équipe actuelle en 2020, je lui aurais probablement répondu que c'était impossible. Non pas parce que je n'y croyais pas, mais parce que ce n'était même pas un objectif que nous avions. C'est simplement ce qui arrive lorsqu'un projet grandit naturellement, porté par les bonnes personnes au bon moment. Et honnêtement, je trouve ça encore aussi surprenant que gratifiant.

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