Quand j'étais physiothérapeute salariée, une des choses qui me faisait le plus rêver de l'entrepreneuriat, c'était la liberté. Je me disais qu'un jour, j'allais pouvoir gérer mon horaire comme je le voulais. Dans ma tête, c'était simple : on allait avoir une petite boutique ouverte quatre jours par semaine, je pourrais être plus présente avec mes futurs enfants, organiser mes journées selon mes priorités et avoir davantage de contrôle sur ma vie personnelle. Je savais que les entrepreneurs travaillaient fort, on l'entend partout, mais j'étais convaincue que cette flexibilité allait largement compenser le reste. Pendant un bon moment, c'est d'ailleurs un peu ce qui s'est passé. Tant qu'il n'y avait que moi et Nikki, cette liberté existait vraiment. On travaillait énormément, mais on choisissait comment organiser nos journées. Notre entreprise occupait beaucoup de place, mais cette place-là, c'était nous qui la décidions. Je pense que c'est l'arrivée des enfants qui m'a fait comprendre que cette liberté avait un prix.
Aujourd'hui, oui, je peux aller chercher mes enfants plus tôt à la garderie. Oui, je peux décider de prendre un mardi de congé sans avoir à demander la permission à un patron. Cette flexibilité existe réellement, et je suis consciente que plusieurs parents aimeraient pouvoir en profiter eux aussi. Par contre, ce qu'on voit moins, c'est tout ce qui vient avec. La nourriture que l'on met sur la table, l'hypothèque de notre maison, les salaires de notre équipe... tout dépend directement de l'entreprise. Cette responsabilité-là ne s'arrête jamais vraiment. Elle ne reste pas au magasin quand on ferme la porte le soir. Elle nous suit dans l'auto, pendant le souper, en vacances et souvent même juste avant de nous endormir. Les discussions d'entreprise reviennent constamment, parce que notre vie professionnelle est intimement liée à notre vie personnelle.
Je crois que c'est le plus grand paradoxe de l'entrepreneuriat. On gagne une certaine liberté dans la façon de gérer notre temps, mais en échange, on accepte une responsabilité qui finit parfois par s'immiscer partout. Oui, je peux prendre congé un mardi, mais il arrive aussi très souvent que je travaille une bonne partie de la fin de semaine. Papa est rarement disponible le samedi, les imprévus sont nombreux et il y a toujours une décision à prendre, un problème à régler ou un projet qui demande notre attention. Quand on est un couple qui travaille dans la même entreprise, c'est encore plus vrai. Notre avenir financier dépend entièrement du même projet. Forcément, il prend beaucoup de place. Il y a des soirs où on se regarde et où on réalise qu'on a parlé de travail toute la journée, sans même s'en rendre compte. C'est difficile de fermer complètement la porte du bureau quand le bureau fait partie de notre quotidien.
Comme parent, je trouve ça parfois culpabilisant. Il m'arrive d'être avec mes enfants physiquement, mais de sentir que mon esprit est ailleurs. Une idée qui tourne, un problème qui cherche sa solution ou une décision importante qui revient constamment dans ma tête. Je pense que plusieurs entrepreneurs vont se reconnaître là-dedans. La vraie difficulté n'est pas toujours le nombre d'heures travaillées, mais la difficulté de décrocher mentalement. On essaie de protéger notre famille. On se fixe des règles, on tente de se réserver des moments où on ne répond pas aux appels et où on évite de parler de travail. Honnêtement, on est encore en apprentissage. Dans les périodes plus calmes, ça fonctionne plutôt bien. Dans les périodes plus difficiles, ces limites deviennent beaucoup plus fragiles. L'entreprise reprend rapidement toute la place qu'on essayait de lui enlever.
Aujourd'hui, je n'ai pas encore la réponse. Je me questionne beaucoup sur la suite. Pas parce que je regrette de m'être lancée, loin de là. J'aime profondément ce qu'on construit chez Vélo Conversio et je suis fière de tout le chemin parcouru. Mais je réalise aussi que chaque choix professionnel a un impact direct sur notre vie familiale. Je me demande parfois si, à long terme, le meilleur équilibre passera toujours par le fait que Nicky et moi travaillions dans la même entreprise. Est-ce que ce modèle sera encore le bon dans cinq ans? Dans dix ans? Est-ce qu'un jour il faudra diversifier nos projets, partager autrement certaines responsabilités ou simplement revoir notre façon de travailler? Honnêtement, je n'en ai aucune idée. Par contre, il y a une chose que mon ancienne vie de physiothérapeute m'a apprise et qui prend tout son sens aujourd'hui. On parle souvent de l'équilibre comme si c'était un état fixe, quelque chose qu'on atteint une fois pour toutes. En réalité, ce n'est pas du tout comme ça que le corps fonctionne. Quand on est debout, on n'est jamais parfaitement immobile. L'équilibre, ce sont des milliers de petites compensations qui se produisent constamment. Un muscle tire légèrement d'un côté, un autre répond de l'autre. Le corps ajuste sa posture en permanence pour maintenir un point d'équilibre qui, lui aussi, bouge continuellement.
Je pense que la conciliation travail-famille ressemble beaucoup à ça. Ce n'est probablement pas un équilibre qu'on trouve une fois et qu'on garde pour toujours. C'est quelque chose qu'on réajuste constamment, selon les saisons de la vie, les enfants qui grandissent, les projets qui évoluent et les défis qui se présentent. En ce moment, j'ai simplement l'impression d'être dans une période où il faut recommencer à trouver cet équilibre-là. Même si l'exercice est parfois exigeant, je me dis que c'est peut-être simplement le signe que nous aussi, on est encore en train de grandir.



