Bien avant Vélo Conversio, avant les enfants, avant même qu'on habite ensemble, il y avait déjà un rêve qui nous habitait. Quand Nikki et moi avons commencé à nous fréquenter, on s'est rapidement rendu compte qu'on partageait la même envie de liberté. On aimait le plein air, le camping, les voyages improvisés, mais surtout cette idée de pouvoir partir sans trop savoir où la route nous mènerait. Pour plusieurs couples, les premiers projets sont une maison ou un voyage. Nous, on parlait déjà d'un vieux campeur. Nikki avait même déjà imaginé acheter un vieil autobus et le transformer en maison sur roues. De mon côté, j'avais grandi dans le camping et j'adorais cette idée d'avoir sa maison avec soi, de pouvoir changer de paysage au gré de ses envies. Sans le savoir, on était déjà en train de construire un rêve commun.
Quelques mois plus tard, le projet s'est présenté sous la forme d'un vieux Toyota Sandtana 1982 trouvé sur eBay. Selon l'œil de mécanicien de Nik, la base était excellente malgré son âge. L'intérieur, par contre, était resté figé dans une autre époque : du tapis partout, des matériaux défraîchis et un aménagement qui avait clairement connu de meilleurs jours. Pourtant, dès qu'on l'a vu, on a eu exactement la même pensée. On s'est regardés et on s'est dit : « Ça, ça pourrait être extraordinaire. »
On l'a acheté, on l'a ramené et on l'a pratiquement reconstruit de A à Z. À l'époque, on n'avait pas les moyens de payer quelqu'un pour le faire. On faisait tout nous-mêmes, autant parce qu'on voulait économiser que parce qu'on aimait bâtir des choses à notre image. La mécanique demandait finalement peu d'intervention, mais l'intérieur a été complètement repensé. Chaque amélioration nous rapprochait un peu plus de la première aventure qu'on s'imaginait déjà vivre. Puis un jour, on a finalement tourné la clé. Encore aujourd'hui, je me rappelle cette sensation. Le moteur démarrait, les vélos étaient attachés derrière, on ne savait pas exactement où on allait dormir le soir, mais on savait qu'on allait passer un beau week-end. Il y avait quelque chose de profondément libérateur dans cette façon de voyager. On se réveillait dans un nouvel endroit, entourés de nature, avec le sentiment que tout était possible.
Ce que je retiens le plus de cette époque, ce n'est pas le véhicule. C'est l'état d'esprit dans lequel on était. On vivait beaucoup plus dans le moment présent. On avait peu de responsabilités, des emplois qui nous permettaient une belle qualité de vie et on avait fait un choix qui nous ressemble encore aujourd'hui : privilégier le temps avant l'argent. On gagnait peut-être un peu moins, mais on avait la liberté de partir, d'explorer et de découvrir le Québec à notre rythme. Avec le recul, je réalise que ce qu'on recherchait n'était pas seulement le voyage. C'était la simplicité. Il y a quelque chose de particulier qui se passe quand on prend la route. Les préoccupations quotidiennes prennent soudainement beaucoup moins de place. On réalise que plusieurs choses qui semblaient urgentes quelques jours plus tôt ne sont finalement pas si importantes. Tout ce qui compte, c'est le paysage devant nous, les conversations qu'on partage, les kilomètres qui défilent et les souvenirs qu'on est en train de créer.
Aujourd'hui, notre réalité est très différente. On est entrepreneurs, parents de deux jeunes enfants, responsables d'une équipe et d'une entreprise qui nous passionne. J'aime profondément ce qu'on a construit, mais je réalise aussi à quel point cette vie vient avec son lot d'attaches, de responsabilités et de préoccupations. Les échéances, les décisions, les frais fixes, les imprévus... tout ça finit parfois par prendre tellement de place qu'on oublie simplement d'être dans le moment présent. Les enfants nous ramènent heureusement souvent à l'essentiel. Avec eux, tout devient une aventure. Une balade à vélo, un feu de camp, une baignade dans un lac ou une soirée à regarder les étoiles suffisent à remplir une journée. Ils nous rappellent que le bonheur est souvent beaucoup plus simple qu'on le croit.
Depuis le décès de mon père, cette réflexion est devenue encore plus présente. Ça m'a rappelé avec beaucoup de force que le temps qu'on a est limité. À un moment donné, c'est simplement fini. Ça m'a amenée à me demander si je mettais réellement mon énergie aux bons endroits. On passe énormément de temps à regarder les autres vivre. On ouvre les réseaux sociaux, on voit des gens voyager, découvrir de nouveaux endroits, apprendre de nouvelles choses ou vivre des expériences qui ont l'air extraordinaires. On se surprend parfois à penser : « J'aimerais donc ça faire ça, moi aussi. » Puis on referme notre téléphone... et on retourne à notre quotidien. Cette réflexion-là me donne de plus en plus envie de faire l'inverse. De passer moins de temps à regarder les autres vivre et davantage de temps à vivre moi-même. De décrocher un peu des écrans, des listes de tâches et des inquiétudes pour retourner dehors, prendre la route, apprendre quelque chose de nouveau, rire autour d'un feu avec les gens que j'aime et créer mes propres souvenirs.
Au fond, je crois que nous sommes restés les mêmes aventuriers qu'à l'époque. La vie nous a simplement amenés ailleurs pendant quelques années. Mais cette envie de découvrir, de partir voir du pays et de se sentir pleinement vivants n'est jamais vraiment partie. Je pense qu'on a tous une définition différente de l'aventure. La mienne n'a jamais été de collectionner les destinations ou les kilomètres. C'est plutôt de collectionner les moments où je me sens profondément en vie. Si ce texte peut me rappeler une chose autant qu'à vous, c'est qu'il ne faut pas attendre que toutes les conditions soient parfaites pour créer ces souvenirs-là. Notre temps avec les gens qu'on aime est précieux. Il mérite qu'on prenne le temps de le vivre, pleinement.















