Quand on a lancé Vélo Conversio en 2019, on n'avait pas vraiment de plan sur cinq ou dix ans. L'entrepreneuriat est arrivé un peu par hasard dans nos vies. On savait qu'on croyait profondément à la conversion électrique, à cette idée de donner une seconde vie à un vélo qu'on aime déjà, et on voulait rendre cette solution accessible au plus de gens possible. Pour le reste, on a surtout suivi le mouvement. La demande augmentait, les opportunités se présentaient et nous, avec toute notre naïveté et notre enthousiasme, on ouvrait les portes les unes après les autres. On a parlé de franchises, de nouvelles succursales, on a ajouté des produits, des services, une boutique, des employés. On a appris à gérer un commerce en même temps qu'on le faisait grandir, parce que ni Nikki ni moi ne venions de cet univers-là. On n'avait jamais géré d'inventaire, de ressources humaines ou de commerce au détail. On avançait, on apprenait, puis quand une nouvelle occasion se présentait, notre réflexe était presque toujours le même : pourquoi pas?
Avec le recul, je suis extrêmement fière de ce qu'on a accompli. Notre mission première était de faire connaître la conversion électrique et je pense sincèrement qu'on a contribué à lui donner une vraie place au Québec. Il y a quelques années, convertir son vélo était encore souvent perçu comme du patentage ou comme une solution un peu marginale. Aujourd'hui, de plus en plus de gens savent que ça existe, comprennent qu'on peut le faire professionnellement et considèrent réellement cette option lorsqu'ils pensent au vélo électrique. Au départ, mon souhait était aussi que Nikki puisse éventuellement vivre de cette passion. Finalement, Vélo Conversio nous fait vivre tous les deux. Quand je regarde tout ça, je peux difficilement dire qu'on n'a pas réussi. Mais depuis environ deux ans, une autre question revient de plus en plus souvent : est-ce que réussir veut nécessairement dire continuer à grossir?
Avoir un commerce est beaucoup plus exigeant que ce qu'on imaginait. Derrière les heures d'ouverture visibles par les clients, il y a les commandes, l'inventaire, les assurances, les employés, les horaires, la comptabilité, les problèmes à régler, les frais fixes et toute la gestion qui continue une fois les portes fermées. Pendant les heures d'ouverture, il faut réussir à produire tout en donnant le service qu'on veut offrir. Après, il faut rentrer à la maison, être parents, entretenir une maison, essayer de voir les gens qu'on aime et, quelque part là-dedans, trouver un peu de temps pour simplement vivre. Pendant longtemps, on a absorbé cette complexité comme faisant partie de la croissance. Plus de clients, plus de produits, plus de services, plus d'employés, plus de responsabilités. Dans l'imaginaire collectif, et particulièrement en entrepreneuriat, c'est souvent ça, réussir. Être plus gros. Faire plus. Vendre plus. Être connu davantage. On nous félicite régulièrement pour le succès de Vélo Conversio. On a remporté des prix, bâti une réputation dont on est extrêmement fiers et créé une entreprise qui fonctionne. Vu de l'extérieur, pourquoi voudrait-on remettre ça en question?
C'est probablement justement ce qui rend la réflexion aussi difficile. La maladie de mon père, puis son décès l'année dernière, a changé beaucoup de choses dans ma façon de voir le temps. Devenir parents aussi. Tout à coup, la question n'est plus seulement de savoir jusqu'où on est capables d'amener Vélo Conversio. On a commencé à se demander quelle vie on voulait réellement construire autour de cette entreprise. Parce qu'au milieu de toute cette croissance, quelque chose s'est aussi perdu tranquillement. Nikki et moi sommes à notre meilleur quand on travaille ensemble, quand on réfléchit à un problème, qu'on bâtit quelque chose, qu'on essaie une nouvelle idée et qu'on utilise nos forces complémentaires. Pourtant, plus l'entreprise grossissait et se diversifiait, plus on devait se séparer pour réussir à tout faire. Chacun portait une quantité impressionnante de responsabilités de son côté. On était devenus tellement occupés à faire fonctionner ce qu'on avait construit qu'on avait de moins en moins de temps pour faire ensemble ce qu'on aimait réellement.
Notre expertise, elle, n'a jamais cessé de grandir. On a essayé énormément de choses, vu passer toutes sortes de produits, fait des erreurs, trouvé des solutions et développé des opinions assez précises sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. C'est probablement aujourd'hui notre plus grande force. Mais dans notre enthousiasme, on a aussi essayé de mettre cette expertise partout, de répondre à tous les besoins et d'accommoder tout le monde. Quand on est une petite PME et que les deux propriétaires portent une grande partie de tout ça sur leurs épaules, il arrive un moment où la diversification qui semblait être une force devient aussi très lourde à porter. Les enfants nous ont forcés à regarder cette réalité autrement. Quand la boutique ferme et qu'il reste encore une montagne de choses à faire, ce sont les heures où on devrait simplement être maman et papa. On veut être les parents qui vont jouer dehors avec eux, qui vont au soccer, qui sont capables de décrocher et d'être réellement présents. Ça nous a amenés à nous demander quelque chose de très simple :est-ce que la version de nous-mêmes qui est constamment fatiguée et préoccupée est vraiment celle qu'on veut leur offrir?
Je pense que ma définition de la réussite a changé avec tout ça. Ou peut-être qu'elle est simplement devenue plus réaliste. Aujourd'hui, être riche pour moi, ce n'est pas nécessairement avoir le plus gros chiffre dans un compte de banque, la plus grosse entreprise ou le plus grand nombre d'employés. C'est avoir une entreprise rentable, bien sûr, mais aussi avoir du temps, être bien, aimer ce que je fais, être présente pour les gens que j'aime et avoir encore suffisamment d'énergie pour profiter de la vie que tout ce travail est supposé nous permettre de vivre. Si je pouvais parler à la Gabrielle de 2019, je lui dirais probablement que des opportunités, il va toujours y en avoir. Qu'on n'est pas obligés de franchir toutes les portes simplement parce qu'elles s'ouvrent devant nous. On a beaucoup avancé sans regarder derrière, et je ne regrette absolument pas de l'avoir fait. Ça nous a permis d'accomplir de grandes choses et surtout d'apprendre énormément. Mais viser toujours plus haut peut aussi nous amener un jour à nous demander si l'endroit où on est arrivés est réellement celui où on voulait aller.
Depuis quelque temps, on ressent donc le besoin de revenir à l'essentiel. À ce qu'on fait vraiment bien. À cette expertise qui nous distingue, à la conversion, aux projets qui nous stimulent, au contact avec les gens et à cette envie très simple qui était là dès le départ : aider davantage de personnes à bouger et à profiter de leur vélo. On ressent aussi le besoin de retrouver ce qui nous ressemble davantage à nous : travailler ensemble, avoir de la flexibilité, voir du pays, utiliser nous-mêmes les produits qu'on aime et avoir suffisamment de temps pour profiter de nos enfants pendant qu'ils sont encore petits. Changer notre façon de faire les choses ne veut pas dire abandonner ce qu'on a construit. Je commence même à croire que c'est exactement l'inverse. Si on continue à tenir une entreprise qu'on aime du bout des doigts pendant que les humains derrière s'épuisent, ce n'est pas une formule qui peut durer éternellement. La protéger, c'est aussi accepter de regarder honnêtement nos limites, ce qu'on veut conserver et ce qu'on est prêts à laisser évoluer.
Je ne sais pas si réussir, finalement, c'est toujours d'en faire plus. Peut-être que parfois, réussir, c'est devenir assez confiant pour choisir de faire moins de choses, mais de mieux les faire. De revenir à ce qui nous rend réellement bons, utiles et heureux. Vélo Conversio nous a déjà amenés beaucoup plus loin qu'on aurait pu l'imaginer en 2019. Maintenant, on commence tranquillement à réfléchir à l'endroit où on aimerait qu'il nous amène pour la suite. Cette liberté dont je parle souvent, je réalise de plus en plus qu'elle ne va probablement pas apparaître toute seule. Si je la veux vraiment, il va falloir que je la choisisse.



